Des littoraux vulnérables

Atteintes à l'environnement

Les deux rives de l’espace Manche s’étendent sur plus de 5 500 kilomètres avec une grande variété de paysages : côtes basses, à falaises, découpées ou rectilignes. D’une manière générale, les littoraux sont des zones écologiquement riches tant en matière de faune que de flore. Nombre de classements aux niveaux nationaux, européen et mondial répertorient les secteurs les plus riches et les plus vulnérables. La localisation et, dans la plupart des cas, la superposition de ces différents classements constituent un indicateur intéressant pour déterminer la sensibilité écologique (cf. carte ci-dessous).

La gestion du littoral doit concilier en permanence les exigences de conservation et de développement. Les littoraux français et anglais, tout comme la mer qui les sépare, sont ainsi sous une pression constante. Certains sites écologiquement sensibles sont protégés, tandis que d’autres ont été choisis avant les classements en zone sensible pour l’implantation d’activités aux conséquences potentiellement dommageables pour le milieu naturel. C’est le cas des installations nucléaires, implantées sur le littoral pour des questions de facilité de refroidissement des réacteurs par l’eau de mer.

En cas de pollution, l’image médiatisée des oiseaux mazoutés occulte souvent les réelles priorités en matière d’enjeux. Ainsi, dans la zone Nord - Pas-de-Calais - Somme, l’ordre de priorité de protection retenu par les autorités terrestres est : la centrale nucléaire de Gravelines, les ports de commerce (Dunkerque en particulier), les estuaires de la région. Cette hiérarchie des priorités ne traduit en rien un désintérêt pour la richesse naturelle des espaces concernés. Elle est autant due à des raisons de sécurité et de sauvegarde des populations (refroidissement de la centrale), économiques (activité des ports) qu’à des raisons techniques (il est plus aisé de déployer un barrage à l’entrée d’un port que dans un estuaire).

Les conséquences d’une pollution maritime sur le milieu naturel varient en fonction de la nature du polluant et de celle du littoral touché. Plus le littoral sera exposé à l’hydrodynamisme de la mer, plus il sera en mesure de s’auto-nettoyer et plus les techniques de nettoyage seront efficaces et aisées à mettre en œuvre. Ainsi, d’une manière générale, les côtes rocheuses puis les plages sont moins vulnérables que les vasières et les marais.

Les impacts sur la faune (oiseaux marins, poissons, invertébrés, crustacés, etc.) et la flore sont variés et peuvent se répercuter au travers de la chaîne alimentaire. La fragilisation d’une ou plusieurs espèces est donc à même d’entraîner un déséquilibre dans l’écosystème à plus ou moins long terme. De manière plus précise, les effets d’une pollution maritime sur les nombreuses espèces de poissons, crustacés et mollusques présentes dans les eaux de la Manche sont directs quand elle entraîne une fuite ou une mortalité, immédiate ou différée dans le temps. Les espèces les plus vulnérables sont celles dont la mobilité est réduite voire inexistante : les mollusques peu mobiles comme la coquille Saint-Jacques, les mollusques fixés (huîtres et moules) et certains crustacés. La mortalité peut intervenir par ingestion ou asphyxie, avec une vulnérabilité variable s’il s’agit d’un juvénile ou d’un adulte. La pollution a aussi des effets indirects sur la reproduction et donc la pérennité de l’espèce, en cas de destruction ou d’altération des zones de frayère où les adultes viennent se reproduire ; ces zones étant généralement réparties au large sur de vastes secteurs. La période de reproduction, qui peut varier de quelques semaines à plusieurs mois selon les espèces, constitue ainsi une phase critique particulièrement sensible en raison du regroupement des adultes, d’autant plus que la pollution peut perturber leur capacité reproductive. Les zones de nourriceries, généralement côtières et estuariennes, où les juvéniles vont grandir, sont aussi hautement vulnérables dans la mesure où les juvéniles demeurent plusieurs mois voire années sur ces sites. Une pollution maritime perturbe enfin la chaîne trophique. La raréfaction voire la disparition du benthos et des proies pélagiques va priver ses prédateurs de tout ou partie de leur alimentation.

Conséquences économiques

 Au-delà des opérations de lutte contre la pollution, une pollution maritime peut perturber l’économie de toute une région. Or, de nombreuses activités se côtoient au quotidien le long des rives de la Manche : ports, industries, services, loisirs, etc. En cas de pollution, l’ampleur des conséquences économiques se mesurera au degré d’interaction entre les activités terrestres et la mer : les impacts pouvant être directs ou indirects.

La totalité des ports de la Manche qu’ils soient de commerce, à passagers, de pêche, de plaisance ou militaires (cf. carte ci-dessous) peuvent subir un blocage de leurs activités du fait de la pollution. Même si les navires ne sont pas directement pollués, ils devront rester au port, à moins de participer directement aux opérations de lutte en mer (les navires de pêche en particulier).

La pollution entravera également leurs activités sur le plan d’eau (pêche, plaisance, activités nautiques, etc.). À plus long terme, la pollution nuira à l’image du territoire et entraînera probablement une baisse de la fréquentation touristique pendant une durée plus ou moins longue en fonction de la gravité de la pollution et de son traitement médiatique, et ce, dans un périmètre allant bien au-delà de la zone effectivement polluée.

La pollution risque également d’altérer l’intégrité ou le bon fonctionnement de certaines installations à terre, situées en zone littorale, portuaire ou estuarienne. Toutes les installations disposant de prises d’eau de mer peuvent ainsi être perturbées. Pour les activités touristiques (thalassothérapie), de santé (centre de rééducation), ou de recherche, les conséquences seront dommageables mais pas dangereuses. Il n’en sera pas de même pour les activités pouvant générer un risque en elles-mêmes. Or, les établissements présentant des risques potentiels pour les populations et le milieu naturel sont nombreux dans la zone. On en comptabilise 115 côté français et 21 côté anglais, principalement concentrés dans le Nord - Pas-de-Calais, en Seine Maritime et dans le Hampshire, à proximité des ports de Dunkerque, du Havre et de Southampton. Ces sites classés SEVESO pour la France ou COMAH pour le Royaume-Uni sont très réglementés, mais leur concentration sur des mêmes zones (complexe industrialo-portuaire) accentue la dangerosité à cause du risque d’effet domino. De même, il est aisé de saisir que centrale nucléaire et pollution du milieu marin ne font pas bon ménage. En effet, si l’impossibilité de pomper de l’eau de mer pour alimenter le circuit de refroidissement des réacteurs n’a que peu de risque de mettre en danger l’intégrité des installations, elle nécessiterait un arrêt rapide de la centrale ce qui aurait des conséquences considérables sur le réseau national de distribution d’électricité.

Pêche et cultures marines
En cas de pollution, l’altération des habitats sensibles (frayères et nourriceries) a des conséquences négatives sur le stock des espèces, d’autant plus dommageables si l’état du stock est déjà précaire. La diminution des ressources alimentaires entraîne la fuite des espèces qui en ont la possibilité. Elles vont alors augmenter la prédation sur des secteurs déjà fréquentés, renforçant ainsi la compétition alimentaire. En outre, les activités de pêche et conchylicoles peuvent être interdites, ce qui entraîne soit un report sur des secteurs non pollués, et donc une compétition accrue entre flottilles ; soit un arrêt d’activité si les navires ne peuvent se déplacer vers d’autres secteurs de pêche et de débarquement. La perte brutale d’un cheptel a des conséquences à long terme puisque la commercialisation n’intervient que plusieurs années après l’introduction dans le milieu des jeunes individus. La pollution risque, par ailleurs, d’entraîner une méfiance des consommateurs à l’égard des produits de la mer, et donc une chute de la demande, entraînant une chute de l’activité et une diminution de la rentabilité des exploitations.